Polyporus tuberaster, un polypore longtemps recherché.

Par Roland Labbé

La découverte par Jean Després de Polyporus tuberaster, un polypore longtemps recherché au Québec, nous est contée par Roland Labbé.

Qui dit que le hasard ne fait pas bien les choses? Parfois il faut y mettre l’effort voulu. Jean Després a fait une rencontre exceptionnelle ce jeudi deux août dernier.

Jean est un mycologue expérimenté du Cercle des mycologues de Montréal. Il a écrit plusieurs livres sur la mycologie, dont un en collaboration avec treize spécialistes, qu’il décrit comme une  approche encyclopédique sous le titre ‘’L’univers des champignons’’. Ce livre laisse une marque indélébile au Québec, par la profondeur des sujets traités. De plus, quel mycologue amateur ne connaît pas son petit chef-d’œuvre ‘’Champignons comestibles’’, dont la dernière édition date de 2017.

Cette journée-là, Jean se promenait comme toujours avec sa caméra dans les sentiers de l’Arboretum Morgan de Montréal. Il fit la découverte, pour la première fois au Québec du polypore à sclérote (Polyporus tuberaster) qu’il photographia sans s’imaginer la découverte qu’il  faisait. Voici ce qu’il nous raconte.

« Lorsque j’ai pris cette photo, par une température extrême, j’étais perdu dans le labyrinthe de ces sentiers. Il m’a fallu l’aide de passants pour me sortir de là. La découverte était purement fortuite. S’il y avait eu d’autres champignons cette journée-là, je ne me serais certainement pas attardé à un vulgaire polypore écailleux. Il faisait chaud et je me sentais comme dans le roman l’Étranger de Camus. J’étais perdu dans ce dédale. Il me fallait donc une consolation, revenir bredouille n’était pas une option. Toutefois, je me souviens que le champignon était bien visible sur un immense tronc de feuillu noble pourrissant près d’un sentier principal.»

 

Polypore à sclérote (Polyporus tuberaster) Montréal (Arboretum Morgan), le 2 août 2018, sur un arbre pourrissant de feuillu noble. PHOTO : Jean Després ©2018

 

L’histoire se continue.

« Ce polypore ne m’a pas demandé beaucoup d’efforts. Tout ce que j’ai fait c’est de lire le commentaire dans la description du Polypore écailleux sur Mycoquébec, parce que je trouvais mon spécimen bizarre et hors saison… tout est parti de là. »

 

Jean n’a rien conservé de ce champignon, sauf le souvenir douloureux d’une journée autrement absurde. Heureusement pour nous, il a pris cette photo.

Voici la courte description qu’il en a faite. Le spécimen fait environ 12 cm de largeur et a une surface très semblable à celle de Cerioporus squamosus. On voit bien les pores larges et anguleux dans le haut du pied et le sclérote à la base. Ce dernier était tout à fait visible et c’était sur un tronc d’arbre pourri. Jean s’est rendu compte de la présence du sclérote seulement lorsqu’il a tenté de vérifier l’identification (il avait un doute pour Bresadolia craterellus). C’est en lisant les remarques sur Mycoquébec, (sous Polypore écailleux) qu’il a compris que cette bosse était en réalité un sclérote. La photo a été prise telle quelle sans aucune modification.

C’était suffisant pour déclencher une petite enquête. Enfin est venue la réponse d’un polyporologue connu internationalement, Leif Ryvarden, qui a mis un sceau final à son identification.

« Je suis certain que vous avez trouvé Polyporus tuberaster. La surface (du chapeau) et le  (la présence du) sclérote en fait une détermination 100% certaine. C’est une espèce rare alors que C. squamosus est commun ».

Le tout était joué et le labyrinthe de Jean avait conduit dans la bonne direction.

Voilà une petite histoire mycologique fascinante, mais combien révélatrice. Le Polyporus tuberaster a deux sosies charnus que Jean a reconnus : Bresadolia craterellus et Cerioporus squamosus. Les distinguer n’est pas de tout repos. Les principales différences pourraient se résumer ainsi.

 

  • Bresadolia craterellus (= Polyporus craterellus) est un polypore moins grand que C. squamosus, son chapeau est glabre ou est orné de fibrilles ou de fines écailles dispersées et devient plissé au sec, n’a pas de pied noir, a une odeur un peu fruitée ou de melon, est strictement lignicole et n’émerge pas d’un sclérote

Polypore du hêtre (Bresadolia craterellus). PHOTO : Jacques Landry ©2002

 

  • Cerioporus squamosus (= Polyporus squamosus) est un polypore qui peut atteindre de grandes dimensions, jusqu’à 25 (40) cm de diamètre, ses écailles piléiques sont grosses, apprimées-concentriques, et deviennent agglutinées avec l’âge, a un pied noir au moins vers la base, une odeur forte de melon d’eau, est strictement lignicole et n’émerge pas d’un sclérote en nature, bien qu’il puisse être présent en culture

Polypore écailleux (Cerioporus squamosus). PHOTO : Jacqueline Labrecque ©2014

  • Polyporus tuberaster est un polypore moins épais et moins robuste que C. squamosus, ses écailles piléiques sont dressées-fimbriées avec l’âge et en touffes, a un pied noir vers la base, une odeur fongique et surtout émerge d’un sclérote présent dans le substrat, rond à ovale ou irrégulier, velouté foncé à noirâtre, surtout vers la base

Scélote du Polyporus tuberaster. PHOTO : Jean Després ©2018

 

Puisque la découverte fortuite du Polyporus tuberaster est une première au Québec, nous le connaissons peu. Les descriptions des trois espèces citées ci-haut sur Mycoquébec prennent toute leur importance pour bien regrouper les principaux caractères différentiels qui séparent ces trois sosies, d’autant plus qu’elles ont été établies comme références par le même mycologue professionnel qui a résout la fameuse découverte de Jean, soit Leif Ryvarden.  Le tableau qui suit en fait un portrait d’ensemble facile à se remémorer.

 

 

Dans les descriptions et le tableau ci-haut, on découvre que ces trois polypores ont sensiblement les mêmes pores et spores et qu’ils poussent sur bois de feuillus. La taille des basidiomes à maturité est normalement beaucoup plus grande chez C. squamosus, bien qu’il existe de nombreux intermédiaires. Seul B. craterellus n’a pas de pied noir, bien qu’il ne faille pas s’y méprendre avec les touffes d’hyphes foncées à sa base. L’ornementation du chapeau et l’odeur de melon d’eau sont plus marquées chez C. squamosus que chez les deux autres espèces. Mais, ce qui frappe le plus dans leur différenciation est la présence du gros sclérote noir et pérenne chez P. tuberaster d’où émerge le polypore, bien que ce dernier puisse parfois être absent. Il faut alors se référer à d’autres caractéristiques discriminantes et l’expérience compte dans ce cas.

 

Il m’est arrivé aussi de me perdre dans un boisé de l’île d’Orléans. On ne se perd pas sur une île, mais on peut marcher longtemps avant de rejoindre son auto, surtout quand l’île fait 42 milles de tour, comme le dit Félix Leclerc. Mais, j’avais le cœur léger, car je venais de voir pour la première fois des amanites de Jackson, des russules dorées, des chanterelles des Appalaches et des bolets de Ravenel. Voilà où peut conduire la mycologie lorsqu’on est accro, qu’on est bon observateur et en plus un bon photographe comme peut l’être Jean Després.

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