Le Lepista nuda, au-delà du « Pied bleu »…

Le Lepista nuda, au-delà du « Pied bleu »…

Classé dans : Champignon vedette, Microscopie | 0

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par Guy Fortin et Johanne Paquin

avec la collaboration de Roland Labbé

Le Lepista nuda (Fig. 1, 2) – Le nom de genre Lepista est un mot latin qui signifie aiguière, gobelet. L’épithète nuda quant à elle signifie glabre, lisse. Ce champignon a un chapeau glabre et lisse et le chapeau de certaines espèces du genre Lepista a tendance, à maturité, à devenir infundibuliforme, c’est-à-dire, en forme de pichet, de verre à vin.

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Fig. 1 – Lepista nuda / Pied bleu. ©Guy Fortin
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Fig. 2- Lepista nuda. Chapeau et lames. ©Guy Fortin

Le mycologue français Jean-Baptiste-François-Pierre Bulliard l’a décrit pour la première fois en 1790 et l’a appelé Agaricus nudus. En 1871, le mycologue allemand Paul Kummer l’a transféré dans le genre Tricholoma et, la même année, Mordecai Cubitt Cooke l’a déplacé dans le genre Lepista. En 1969, Howard E. Bigelow et Alexander H. Smith ont proposé le nom Clitocybe nuda, mais Lepista demeure aujourd’hui le nom de genre préféré bien qu’au cours des derniers siècles, il ait porté plusieurs autres noms comme : Agaricus nudus, Agaricus bulbosus, Agaricus bicolor, Cortinarius bicolor, Cortinarius nudus, Tricholoma nudum, etc. Aujourd’hui, au Québec, on le connaît surtout sous le nom de Lepista nuda / Pied bleu (Fig. 3) [5 , 6] .

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Fig. 3- Lepista nuda. Vue dessinée de profil et en coupe radiale. ©Guy Fortin

Ce champignon est un basidiomycète de la famille des Tricholomataceae. Il a un chapeau allant jusqu’à 15 cm de diamètre, déprimé à maturité, glabre, lisse, souvent pourpré vers le pourtour. Ses lames sont adnées, facilement détachables, serrées et pourpres. Son pied est trapu, égal, souvent bulbeux, pourpre à lilas bleuté, souvent avec un mycélium basal duveteux. Sa chair est molle, flexible, blanchâtre, teintée de fauve vineux pâle dans le pied. Il a une odeur et une saveur agréables. La sporée est rosâtre à crème rosâtre [1].

C’est un saprotrophe qu’on rencontre souvent groupé et qu’on cueille en fin de saison.

Bon comestible, il peut quand même causer des troubles digestifs à l’occasion et ne doit pas être mangé cru. Comme beaucoup de champignon, L. nuda contient un sucre, le tréhalose (Encadré 1)

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Encadré 1

Le tréhalose est un disaccharide que certaines personnes ne peuvent digérer parce qu’elles ne produisent pas de tréhalase, l’enzyme nécessaire pour scinder le tréhalose en deux molécules de glucose, lesquelles sont absorbées et métabolisées normalement par l’organisme [10, 13, 14].

La présence de tréhalose dans un organisme vivant lui permettrait de résister à la déshydratation, un phénomène appelé anhydrobiose. L’action protectrice du tréhalose est probablement due, en partie, à sa capacité de former un liquide extrêmement visqueux, procédé appelé vitrification, qui protège la cellule de la destruction pendant une déshydratation prolongée et permet la reviviscence lorsque l’humidité revient [9 ,11,12].

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Le Lepista nuda est aussi réputé posséder des propriétés antioxydantes et une activité antimicrobienne [7,  8].

Il peut facilement être confondu avec d’autres espèces proches, Lepista graveolens et Cortinarius lilacinus, qui ne sont pas comestibles.

Lepista nuda se distingue de Lepista graveolens par sa couleur plus foncée, surtout celle des lames, mais ce critère s’estompe avec l’âge quand le Lepista nuda se décolore et ressemble de plus en plus au Lepista graveolens. Par ailleurs, Lepista nuda a une odeur agréable de jus d’orange congelé alors que Lepista graveolens a une odeur forte de moisi (Fig. 4) [2].

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Fig. 4- Lepista nuda vs Lepista graveolens. ©Fernand Therrien et Gaétan Lefebvre

 

Lepista nuda se distingue de Cortinarius lilacinus par ses lames facilement détachables de la chair, par l’absence d’une cortine et par sa sporée crème rosâtre laquelle est brun rouille chez Cortinarius lilacinus (Fig. 5).

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Fig. 5- Lepista nuda vs Cortinarius lilacinus. ©Fernand Therrien

Au microscope optique, la face des lames (Fig. 6) montre de grosses cellules, des basides, à l’apex desquelles se trouvent quatre basidiospores. Les basides sont les plus grosses cellules qu’on trouve sur l’hyménium. Elles sont entourées de cellules plus petites sans basidiospores, des basidioles. Il n’y a pas de cystides hyméniales (Fig. 7) [4].

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Fig. 6- Lepista nuda. Coupe transversale d’une lame. ©Guy Fortin
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Fig. 7- Lepista nuda. Basides et basidioles. ©Guy Fortin

Les spores (Fig. 8) sont ellipsoïdes, lisses à verruculeuses. Les détails de l’ornementation de leur surface s’observent surtout au microscope électronique [4].

Dans chaque spore, on voit une ou plusieurs guttules (Fig. 8) dont le contenu a été identifié comme étant des lipides. La grande quantité de lipides retrouvée dans les spores par rapport à la quantité de lipides présente dans les basides à la fin de la formation des spores suggère que les lipides se sont accumulés dans ces dernières pendant leur formation. Les lipides joueraient un rôle important dans la survie des spores et donc du champignon lui-même. Le rôle des lipides serait d’être une réserve d’énergie, et pourrait aussi servir à la synthèse d’hydrates de carbone et d’acides aminés [4].

Leur formule dimensionnelle des spores est : Me = 6,1 × 3,9 µm ; Qe = 1,6 (Fig. 8)

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Fig. 8- Lepista nuda. Spores avec guttules lipidiques. ©Guy Fortin

La trame lamellaire est sous-régulière à régulière et formée surtout d’hyphes turgescentes (physaloïdes) septées, bouclées (Fig. 9, 10). Certaines de ces hyphes ont des dimensions impressionnantes : Me = 52,6 × 9,3 µm ; N = 9 (Fig. 11)

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Fig. 9- Lepista nuda. Trame lamellaire sous-régulière à régulière. ©Guy Fortin

Au niveau du sous-hyménium, les hyphes de la trame deviennent de plus en plus étroites : Me = 52 × 3,9 µm ; N = 4 (Fig. 10).

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Fig.10- Lepista nuda. Trame lamellaire, sous-hyménium et hyménium. ©Guy Fortin
Hyphes et boucles-5
Fig.11- Lepista nuda. Hyphes physaloïdes de la trame lamellaire et basidioles. ©Guy Fortin

Quant au pileipellis, il est formé d’hyphes irrégulièrement enchevêtrées, en partie ramifiées, septées, bouclées de 3,5 à 5,5 µm de diamètre (Fig. 12).

L nuda Pileipellis-1
Fig. 12- Lepista nuda. Pileipellis formé d’hyphes irrégulièrement enchevêtrées. ©Guy Fortin

Conclusion

Le Lepista nuda est d’une persistance remarquable : il paraît que si on en coupe un, il en repousse deux, que si on en décapite un, le pied (toujours comestible) continue sa croissance même sans chapeau [3].

Il peut servir à teinter les tissus ou le papier en vert-gazon et non, comme on pourrait le croire, en lilas, bleu ou pourpre. Pour obtenir le colorant vert, on détaille le champignon et on le fait bouillir dans l’eau dans un chaudron en fer [5].

Nos remerciements à Jacques Landry pour ses conseils.

Références

  1. Labbé, R. (2014). Description de l’espèce sur Mycoquébec. 🔗
  2. Lamoureux, Y.  Lepista graveolens (Peck) Dermek / Lépiste à odeur fétide 🔗
  3. Arora, D. (1986). Mushrooms Demystified (2e éd.). Ten Speed Press. Berkeley
  4. [4] Letícia V et coll. (2008). Morphological and cytochemical characterization of spores and gills of Lepista sordida. Braz J Microbiol. 2008 Jul-Sep; 39(3): 599–601. ?
  5. First Nature, Lepista nuda (Bull.) Cooke – Wood Blewit 🔗
  6. Wikipedia, Pied bleu – Lepista nuda 🔗
  7. Pinto S, Barros L, Sousa MJ, Ferreira I (2013) Chemical characterization and antioxidant properties of Lepista nuda fruiting bodies and mycelia obtained by in vitro culture: effects of collection habitat and culture …. Food research international 51:496–502.  🔗
  8. Mercan, N., Duru, M.E., Turkoglu, A. et al. Ann. Microbiol. (2006) 56: 339. 🔗
  9. Borensztein, P. (2000). Le tréhalose : un cryoprotecteur très efficace? Médecine/sciences 2000; 16 : 1265
  10. Wikipedia, Tréhalose 🔗
  11. Crowe JH, Carpenter JF, Crowe LM. (1998) The role of vitrification in anhydrobiosis. Annu Rev Physiol. 60:73-103. 🔗
  12. Crowe JH, Hoekstra FA, Crowe LM. (1992) Anhydrobiosis. Annu Rev Physiol. 54:579-599.  🔗
  13. Encyclopaedis of Life,  Clitocybe nuda 🔗
  14. Barceloux. DG (2008) Medical Toxicology of Natural Substances: Foods, Fungi, Medicinal Herbs, Plants, and Venomous Animals. John Wiley & Sons 🔗
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