Schizophyllum commune : un champignon peu commun.

Classé dans : Champignon vedette | 3

Un champignon à lames … fendues.

par Guy Fortin avec la collaboration de Johanne Paquin.

Ce texte est paru dans le Boletin de juillet 2014 Volume 61 No. 3 

Ce magnifique champignon (Fig. 1a, b, c) est très fréquent et a une distribution mondiale [4]. Son préfixe « schizo- » provient du grec ancien et signifie « fendu ». En effet, ses lames sont formées de deux parties distinctes. Elles ne sont donc pas de vraies lames comme on l’entend habituellement et on les appelle « pseudolames ».

Fig. 1a 1000
Fig. 1a Schizophyllum commune juvénile
Photo : Gwenaël Cartier

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Fig. 1b Schizophyllum commune mature
Photo : Fernand Therrien
Fig. 1c 1000
Fig. 1c Schizophyllum commune en développement

Par temps sec, le S. commune se déshydrate et se recroqueville sur lui-même. Il retrouve sa forme originale et sa souplesse lorsque l’humidité est suffisante : on le dit « reviviscent ». Même après deux ans de sécheresse, le basidiome d’un S. commune peut renaître et sporuler s’il est réhydraté [2,11].

S. commune a des particularités uniques dans le monde des champignons. La formation de son sporophore est particulièrement intéressante à connaître. Voir l’encadré

Carpogénèse du Schizophyllum commune
À partir d’un nodule primordial composé d’hyphes entremêlées, se forme une colonne d’hyphes qui croît vers la lumière par phototropisme. L’extrémité supérieure de la colonne est concave et se replie sur elle-même de sorte que l’apex se retrouve tourné vers le sol et forme une sorte de coupole inversée. La surface de la coupole est lisse, unie, et contient des basides, formant un hyménium.

Les hyphes qui sont situées sur la marge de la coupole continuent à se développer et ajoutent du nouveau tissu, ce qui augmente le diamètre de la coupole.

Les hyphes du sous-hyménium se développent, perforent le dôme de la coupole et forment une palissade dont les deux faces sont recouvertes d’hyménium, créant des lames bifides, les pseudolames du jeune sporophore (Fig. 2).

À mesure que le sporophore s’agrandit, le processus de formation des pseudolames se répète et de nouvelles coupoles se forment. Ces nouvelles coupoles restent fusionnées, mais ne grandissent pas nécessairement au même rythme.

Le sporophore, d’aspect d’abord circulaire (Fig. 1a), prend une forme flabelliforme (en éventail) (Fig. 1b) dans laquelle les pseudolames sont arrangées radialement. La colonne d’hyphes initiale devient un stipe plus ou moins excentrique.

Lorsqu’une des coupoles devient assez large, des hyphes du sous-hyménium perforent à leur tour le dôme et se développent en pseudolamelles et pseudolamellules (Fig. 3), selon leur degré de pénétration dans le dôme.

Si une déshydratation survient, les pseudolames, pseudolamelles et pseudolamellules s’enroulent sur elles-mêmes et isolent l’hyménium [3, 5, 10].
Fig. 2 1000
Fig. 2. Fusion de plusieurs modules en forme de coupole inversée formant le sporophore. L’hyménium est perforé par les hyphes du sous-hyménium créant les pseudolames.

La structure unique du S. commune entraîne la présence des pseudolames. Celles-ci sont bifides, fendues dans le sens de la longueur au niveau de l’arête (fig. 3).

Fig. 3 1000
Fig.3. Pseudolames fendues. À droite, schéma d’une coupe transversale sur lequel on voit un module de base du basidiome avec les pseudolames, -lamelles et -lamellules qui s’y sont développées.
Photo : Jacques Landry

Ces pseudolames sont formées de deux parties « hygroscopiques » [2,3], c’est-à-dire que, par temps sec, elles s’enroulent vers l’intérieur. L’enroulement est dû à la présence de couches d’hyphes centrales, à paroi amincie qui, en se déshydratant, se contractent de façon plus importante que les couches d’hyphes à paroi épaissie, plus proches de la surface de l’hyménium [11]. Dès que les conditions d’humidité sont favorables, les pseudolames se déroulent et exposent l’hyménium à l’air libre, favorisant la sporulation. Les figures qui suivent montrent ce phénomène. (Fig. 4- 6).

Fig. 4 1000
Fig. 4. Dessin original de Buller (1909) illustrant le basidiome (A, B, C, D) et des coupes transversales à l’humidité (E) et au sec (F) de S. commune.
Fig. 5 1000
Fig. 5. Coupe transversale à l’humidité. Les pseudolames sont déroulées et l’hyménium est exposé à l’air.
Fig. 6 1000
Fig. 6. Coupe transversale au sec. Les pseudolames sont enroulées exposant leur surface duveteuse et hydrophobe, protégeant l’hyménium.

Dans de nombreuses régions tropicales, le Schizophyllum est cueilli en grande quantité, vendu dans les marchés et consommé. Vellinga [10] rapporte même une recette congolaise sur la façon de l’apprêter.

Ce champignon unique est aussi un sujet idéal pour la recherche en laboratoire [4,6]. Il n’est pas exigeant quant à son substrat, ses spores germent rapidement. Il croît sans problème en culture et produit facilement des sporophores. En conséquence, ses mécanismes de reproduction sont bien connus. Son génome complet a été séquencé [10], ce qui a permis de comprendre les mécanismes enzymatiques impliqués dans la dégradation du bois.

S. commune est également prometteur pour la bioremédiation de l’uranium et des éléments métalliques des terres rares [8]. Des concentrations élevées d’uranium et de terres rares dans les eaux d’infiltration des mines ont été considérablement réduites par inoculation avec S. commune. Il a également démontré sa capacité à concentrer le cadmium présent dans l’environnement.

C’est aussi grâce à lui qu’on a découvert les hydrophobines [10,11]. Ces protéines, présentes dans les champignons, se retrouvent sur la couche externe de la paroi des hyphes qui sont exposées à l’air et les rend hydrophobes. C’est pourquoi les chapeaux des champignons sont imperméables, une propriété très importante pour le développement des basidiomes.

Il fructifie sous toutes les latitudes, là où son substrat, le bois mort, est disponible. Tous les spécimens de S. commune, peu importe leur origine, sont sexuellement compatibles. Il existe cependant des différences génétiques entre les spécimens des différents continents déterminant trois grands groupes : un groupe nord-américain, un groupe sud-américain et un groupe oriental auquel appartiennent les spécimens d’Europe, d’Asie et d’Afrique. Mais, les importants mouvements de populations récents pourraient avoir changé ce patron de distribution et il est possible qu’un champignon cueilli en Amérique du Nord appartienne à un autre groupe [10].

S. commune a une température de croissance optimale qui se situe entre 35 °C et 37 °C, c’est-à-dire près de la température corporelle des mammifères (~37 °C, pour l’humain) ce qui le rend susceptible de causer des infections chez l’homme [7,9].

Les infections chez les humains causées par le S. commune sont rares et il ne faut pas dramatiser, mais les personnes plus vulnérables comme les très jeunes ou très âgées, les personnes atteintes de maladies chroniques (ex. diabète) ou immunodéprimées, etc. devraient peut-être éviter de manipuler ce champignon ainsi que les autres basidiomycètes impliqués jusqu’à maintenant dans des infections chez l’humain, comme Coprinellus micaceus, Coprinellus cinereus ou Ustilago maydis.

« Les infections semblent devenir plus fréquentes ces derniers temps. La raison en est que le schizophylle semble profiter de déficiences immunitaires et qu’il s’attaque surtout aux patients porteurs d’HIV et aux personnes dont les défenses immunitaires sont affaiblies par des médicaments. Il est donc moins dangereux pour les gens en bonne santé, mais je m’abstiendrai dorénavant de porter du schizophylle en bouche et même d’en humer. ».  Heinz Clémençon [4].

Et pour les mycologues amateurs qui reconnaissent son aspect si caractéristique, et savent qu’il a une odeur et une saveur agréables… est-il nécessaire de le sentir et de le goûter pour vérifier?

Un article traitant plus spécifiquement des effets sur la santé du S. commune et de quelques autres champignons macroscopiques a été publié sur le blogue de Mycoquébec. Le lecteur intéressé y trouvera des informations pertinentes sur le sujet.

Références :

  1. Bernard, A. (2014). Le Schizophyllum commune. Bulletin de la Société Mycologique du Dauphiné. Numéro 5. Janvier 2014
  2. Buller, R. (1909). Researches on Fungi Vol 1. Longmans, Green and co. N.Y. 1909.
  3. Clémençon, H. (2012). Cytology and Plectology of the Hymenomycetes (2e éd.). Stuttgart: J.   Cramer.
  4. Clémençon, H. (2004). À propos du schizophylle / Un champignon nuisible à répartition mondiale. (Trad. F. Brunelli) Bulletin Suisse de Mycologie 3/2004. http://forums.champis.net/viewtopic.php?t=48
  5. Cook, B. (1961). The Genus Schixophyllum. Mycologia. Vol. 53
  6. Deacon, J. (2006). Fungal Biology (4e éd.). Blackwell Publishing Ltd
  7. Imtiaj, A. et al. (2008). Physicochemical Requirement for the Vegetative Growth of Schizophyllum commune Collected from Different Ecological Origins. Mycobiology 36: 34–39. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3755249/
  8. Ohm, RA. et al. (2010). Genome sequence of the model mushroom Schizophyllum commune. Nature Biotech. 28. http://genome.jgi.doe.gov/Schco2/Schco2.home.html
  9. Ridley, G. (2012). Coprinus and the compost bin. Spores, moulds, and fungi. A natural history of mushrooms and other fungi in New Zealand. 31/05/2012. https://sporesmouldsandfungi.wordpress.com/2012/05/
  10. Vellinga, E. (2013). Split Gill—Schizophyllum commune. Mycena News. The Mycological Society of San Francisco, vol. 64. http://www.mssf.org/mycena-news/pdf/1305mn.pdf
  11. Webster, J. et al. (2007). Introduction to Fungi. (3e éd.). Cambridge University Press.

Nos remerciements à Gwenaël Cartier, Jacques Landry et Fernand Therrien pour la permission d’utiliser leurs photographies

Les autres photographies et le dessin de la Fig. 3 sont de l’auteur sauf la Fig. 4 qui est un dessin original tiré de R. Buller (2).

Nos remerciements à Roland Labbé et Jacques Landry pour leur lecture critique.

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3 Responses

  1. Patrick Poitras

    L’article, les photos, les illustrations, tout est vraiment intéressant! Je me promets de relire le tout à tête reposée. Je n’ai jamais trouvé de S. commune par ici (Abitibi-Témiscamingue). Je ne désespère (peut-être) pas.

  2. jacques

    On le trouve partout dans le monde. Pas de raison pouquoi il ne serait pas en Abitibi. Tu le reconnaitras à coup sûr lorsque tu le verras.

  3. Schizophyllum commune : un champignon peu commu...

    […] Un champignon à lames … fendues.par Guy Fortin avec la collaboration de Johanne Paquin.Ce texte est paru dans le Boletin de juillet 2014 Volume 61 No. 3 Ce magnifique champignon (Fig. 1a, b, c) est très fréquent et a une distribution mondiale [4]. Son préfixe « schizo- » provient du grec ancien et signifie « fendu ». En effet, ses lames sont formées de deux parties distinctes. Elles ne sont donc pas de vraies lames comme on l’entend habituellement et on les appelle « pseudolames ».Fig. 1a Schizophyllum commune juvénilePhoto : Gwenaël Cartier Fig. 1b Schizophyllum commune maturePhoto : Fernand Therrien  […]

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