Le matsutake du Québec, un proche parent du matsutake asiatique

Classé dans : Champignon vedette | 2

par Jacques Landry

 

Tricholoma magnivelare / Tricholome à grand voile
©Renée Lebeuf 2014

Apprécié au Japon pour ses qualités gastronomiques depuis plus de 1000 ans, le matsutake est l’un des champignons les plus commercialisés au monde. Devenus rares au Japon avec la disparition progressive des forêts de pins, le matsutake de l’Ouest canado-américain, ainsi que le matsutake mexicain sont devenus un produit d’exportation important vers ce pays (Fortin, 2004). Une étude publiée plus tôt cette année par Trudell et collaborateurs (2017) confirme que le nom Tricholoma magnivelare, attribué actuellement à tous les matsutake américains, devrait être réservé à l’espèce de l’est de l’Amérique et que celle de l’Ouest correspond plutôt à Tricholoma murrillianum. Notre espèce serait donc bel et bien Tricholoma magnivelare. Elle est distincte de l’espèce de l’Ouest et beaucoup plus proche parente de l’espèce asiatique et nord-européenne Tricholoma matsutake que ne l’est T. murrillianum, ce qui pourrait lui procurer un avantage économique.

Le matsutake appartient à un groupe de tricholomes à chapeau écailleux muni d’un anneau en armille. Sa senteur épicée unique en fait un champignon inoubliable. Le premier matsutake à être nommé officiellement venait curieusement non pas de l’Asie, mais à moins de 400 km de nos frontières, à Copake, NY. Peck le nomma Agaricus ponderosus, un nom changé au fil du temps pour Armillaria magnivelaris en 1878, puis pour Tricholoma magnivelare par Redhead en 1984. Une espèce scandinave très semblable fut par la suite décrite sous le nom d’Armillaria nauseosa (Tricholoma nauseosum) en 1905, puis un équivalent asiatique fut nommé Armillaria matsutake (Tricholoma matsutake), en 1925. Sur la côte ouest-américaine, c’est Murrill qui décrit le premier matsutake en 1912 sous le nom de Armillaria arenicola, nom changé pour Tricholoma murrillianum par Singer en 1942. Des études taxinomiques subséquentes proposèrent que T. magnivelare et T. murrilianum étaient identiques entre elles, mais distinctes de T. matsutake. Ainsi  T. magnivelare devint le nom accepté pour le matsutake américain, autant de l’Ouest que de l’Est, même si selon les critères modernes et même ceux de l’époque, la démonstration de cette identité n’était pas tout à fait convaincante (Trudell et coll., 2017).

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Tricholoma magnivelare / Tricholome à grand voile
©Renée Lebeuf, 2010

 

En 2000, une étude génétique mit en évidence que T. nauseosum était identique à T. matsutake (Bergius et Danell, 2000).  T. nauseosum étant le nom le plus ancien, il aurait dû avoir priorité sur le nom T. matsutake. Exceptionnellement, pour des raisons évidentes considérant les qualités gustatives appréciées de ce champignon, le nom T. matsutake fut retenu pour l’espèce asiatique et nord-européenne.

En Amérique, malgré un usage généralisé du nom T. magnivelare , il devint évident au cours des dernières années, à la lumière de plusieurs études phylogénétiques basées sur l’ADN,  que les matsutake américains de l’Ouest, de l’Est et du Mexique appartiennent à trois clades distincts. Une de ces études menées sur des échantillons cueillis à Terre-Neuve, concluait en 2014, que les matsutake de l’Est de notre continent étaient beaucoup plus près de l’espèce asiatique que du magnivelare de l’Ouest et proposait d’ailleurs de nommer l’espèce de Terre-Neuve ainsi que les individus du clade de l’Est, T. matsutake (Gulden et coll., 2014; Voitk, 2014). Le clade de l’Ouest ne pouvait être nommé puisque ni la collection type de Peck, à l’origine du taxon T. magnivelare, ni celle de Murrill, à l’origine de l’espèce de l’Ouest T. murrilianum, n’avaient pas été séquencées.

Une recherche récente comble justement cette lacune et refait l’analyse phylogénétique en y incorporant le résultat du séquençage de l’ITS de ces deux spécimens types. Cette étude comporte également 3 échantillons en provenance du Québec et 3 autres de Terre-Neuve. Comme on pouvait l’imaginer à la lumière des études précédentes, il est maintenant clair que l’espèce de Terre-Neuve, du Québec et de l’est de l’Amérique correspondent à l’espèce new-yorkaise étudiée par Peck et nommée T. magnivelare, alors que celle de l’Ouest correspond plutôt à T. murillianum. Une troisième espèce américaine en provenance du Mexique est désignée T. mesoamericanum.

Ceci cause un problème intéressant. C’est surtout le matsutake de l’Ouest, nommé à tort T. magnivelare, qui est exporté vers l’Asie. Un changement de nom pourrait avoir des conséquences économiques importantes. Il serait donc possible qu’une demande soit faite pour que le nom T. magnivelare soit conservé pour désigner l’espèce de l’Ouest. En effet, comme illustré plus haut dans le cas de T. matsutake, le code de nomenclature prévoit que les règles d’ancienneté peuvent être mises de côté dans certaines circonstances. Cependant, cette demande ne serait sans doute pas acceptée, puisque le même problème s’appliquerait au matsutake mexicain, lui aussi nommé à tort T. magnivelare jusqu’à maintenant. En plus, il faudrait trouver un autre nom au matsutake de l’Est pour qui le nom T. magnivelare est pourtant légitime.

Un deuxième problème, potentiel celui-là, est que T. magnivelare puisse être conspécifique1 à T. matsutake. Ce n’est pas ce que les auteurs concluent de leurs résultats. Cependant, les deux espèces semblent tout au moins très près l’une de l’autre et plusieurs branches de l’arbre phylogénétique obtenu par Trudell et coll. (2017) avec la séquence ITS seulement, sont non résolues. Il est donc possible que la topologie de cet arbre change significativement lorsqu’une étude moléculaire plus détaillée sera réalisée et donne raison à des études précédentes qui concluaient, également sur la base d’une analyse ITS seulement, que notre espèce était T. matsutake.  Dans un tel cas, les règles de la nomenclature dicteraient sans doute que le nom T. magnivelare ait priorité, une règle qui serait tout probablement outrepassée encore une fois pour que le nom T. matsutake soit conservé.

Pour le moment, c’est surtout la distribution géographique qui distingue T. magnivelare, T. matsutake et T. murrillinum.  T. magnivelare est présent dans l’Est, de Terre-Neuve jusqu’au Michigan et au Sud jusqu’en Caroline du Nord où on le trouve sous la pruche. On le trouve sans doute en Ontario et plus vers l’Ouest jusqu’aux Territoires du Nord-Ouest, suivant la distribution du pin gris. Il se distinguerait de T. matsutake, qui lui serait Nord européen et asiatique, par une coloration légèrement plus pâle. T. magnivelare est cependant plus foncé que T. murrillianum et est plus écailleux, du moins en jeune âge. Les spores de T. magnivelare seraient de même taille que celle de T. matsutake, mais plus grandes que celles de T. murrillianum. Ces dernières données ne sont cependant pas parfaitement consistantes entre les différentes études.

Merci à Renée Lebeuf pour ses excellentes photos.

1Conspécifique : appartenant à la même espèce.

 

Références

  • Bergius N, Danell E. 2000. The Swedish matsutake (Tricholoma nauseosum syn. T. matsutake): distribution, abundance, and ecology. Scandinavian Journal of Forest Research 15:318–325.
  • Fortin JA (2004) Présence du matsutake dans les forêts nordiques du Québec. Le naturaliste canadien 128:16–17.🔗
  • Gulden G, Trudell SA, Frøslev T, Voitk A. (2014) Species of Tricholoma section Caligatum in Newfoundland and Labrador Omphalina 5:5-9
  • Kuo, M. (2006, October). The American matsutake: Tricholoma magnivelare. Retrieved from the MushroomExpert.Com Web site: 🔗
  • Trudell SA, Xu J, Saar I, et al (2017) North American matsutake: names clarified and a new species described. Mycologia 109:379–390.
  • Voitk, A. (2014) How secure is majority-rule consensus taxonomy of species in the boreal North American Tricholoma section Caligatum? Omphalina 5:10-13

 

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2 Responses

  1. Yves Lamoureux

    Belle synthèse Jacques!

    Scott Redhead, mycologue originaire de Vancouver, est venu à Lachute dans les années fin 80-début 90 (il travaillait à DAOM, Ottawa). Il étudiait magnivelare pour comparer l’entité de l’Ouest à celle de l’Est, que l’on nommait ici à l’époque ponderosa (suivant Pomerleau). Il a finalement mis les deux taxons en synonymie sur la base de la macro, de la micro et de l’écologie, mais il m’a confié qu’il pouvait facilement distinguer les spécimens de l’Ouest de ceux de l’Est juste à l’odeur, sur le frais.(Mais il ne trouvait pas cet unique caractère pour conserver les deux taxons distincts, comm. orale, 1995.)
    YL 🙂

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