Le bolet bleuissant (Gyroporus cyanescens)

Le bolet bleuissant (Gyroporus cyanescens)

Classé dans : Champignon vedette | 2

Guy Fortin et Johanne Paquin

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Photo à la une : G. cyanescens
© Jacqueline Labrecque

Du grec gyros (γύρος) : rond;  poros (πόρος) : ouverture, pore;  cyanos (κυανός) : bleu foncé;  et escens : devenant. Il s’appelle donc littéralement « Le champignon aux pores ronds qui bleuit ». Nous verrons qu’il est bien plus que ça!

En 1788, le botaniste français Jean Baptiste François Pierre Bulliard l’a baptisé pour la première fois du nom de Boletus cyanescens dans son Herbier de la France. Lucien Quélet, un autre mycologue français l’a, par la suite, en 1886, transféré dans un nouveau genre qu’il a lui-même créé, le genre Gyroporus.

Il fait partie de la classe des Agaricomycetes, de l’ordre des Boletales, de la famille des Gyroporaceae, et du genre Gyroporus. Ce genre ne comprend que trois espèces au Québec: G. purpurinus, G. castaneus, et G. cyanescens; la première est rare, les deux autres sont occasionnelles.

En passant, un bon truc mnémotechnique pour se retrouver lorsqu’on est perdu dans la taxonomie est de se rappeler le mot « clofages »: Classe, Ordre, Famille, Genre, Espèce. On peut aussi ajouter Règne et Embranchement et se rappeler de re-clofages.

À l’été 2014, nous avons trouvé quelques exemplaires de ce bolet en bordure d’un sentier sablonneux, en pente abrupte avec des paliers et à flanc de montagne, dans une niche sombre et humide.

Ce champignon est mycorhizique et pousse sur un sol bien drainé au bord des sentiers et dans les boisés mixtes et les hêtraies. On le rencontre en Asie, en Australie, en Europe et dans l’est de l’Amérique du Nord. (Fig. 1)

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Fig. 1. Gyroporus cyanescens à flanc de montage, dans une niche sombre et humide. © Guy Fortin

Il a trois caractéristiques bien particulières. Sa sporée est jaune pâle ou chamois, ses spores sont non bolétoïdes, mais arrondies, ovoïdes à ellipsoïdes, et le revêtement de son pied serait formé d’hyphes disposées horizontalement alors qu’en général, les hyphes qui forment le cortex du pied des champignons sont arrangées verticalement.

Le chapeau, crème à jaune brunâtre, fait de 2 à 13 cm de diamètre et est fibrilleux, méchuleux, rugueux. (Fig. 2 et 3). D’abord convexe, il devient étalé et sa marge a tendance à se fendiller avec l’âge.

 

 

 

Fig. 2: chapeau du spécimen de la figure 1.
Fig. 2. Chapeau du spécimen de la figure 1. © Guy Fortin
Fig. 3: aspect fibrilleux rugueux du chapeau.
Fig. 3. Aspect fibrilleux rugueux du chapeau. © Guy Fortin

Le pied, concolore au chapeau, est égal ou renflé au milieu ou à la base et s’atténue à l’apex. Il fait de 4 à 10 cm de hauteur et de 1 à 2,5 cm de largeur. Il devient creux, en général, en vieillissant (fig. 4). Cassant et sec, sa surface externe est fibrilleuse et la paroi de la cavité pelucheuse.

Fig. 4: pied creux, même chez un jeune spécimen
Fig. 4. Pied creux, même chez un jeune spécimen. © Guy Fortin

La face poroïde est blanchâtre et vire au jaune ocré avec l’âge. Les pores sont ronds et petits. On en compte en moyenne 2 par mm et ils sont espacés de 0,2 à 0,5 mm. (Fig. 5 et 6).

Fig. 5: face poroïde ocrée et tachée de bleu aux endroits de frottement
Fig. 5. Face poroïde ocrée et tachée de bleu aux endroits de frottement. © Guy Fortin
Fig. 6: pied et face poroïde du spécimen de la figure 1
Fig. 6.  Pied et face poroïde du spécimen de la figure 1. © Guy Fortin

L’odeur et la saveur sont indistinctes.

Le Gyroporus cyanescens est un comestible de choix. Il est rarement parasité. Les spécimens cueillis sur un sol sablonneux peuvent sembler difficiles à nettoyer, mais il suffit de les plonger dans un bassin d’eau propre pour que le sable tombe au fond du bassin. La couleur bleue disparait après quelques minutes de cuisson. Une fois cuit, le champignon a une texture charnue et une douce saveur de noisette. Le séchage en améliore le goût.

Tout le champignon bleuit intensément au froissement et à la coupe. (Fig. 7). Cette réaction est due, chez G. cyanescens, à l’oxydation de la gyrocyanine, un pigment qui devient bleu au contact de l’air. Chez les autres bolets, par contre, le virage au bleu ou au rouge serait causé par l’oxydation des acides variégatique ou xérocomique. La fonction de ces acides et du virage au rouge ou au bleu est inconnue.

Fig. 7: bleuissement intense à la coupe d'un spécimen dont le pied, atténué à l'apex, a un renflement important et se rétrécit vers la base
Fig. 7. Bleuissement intense à la coupe d’un spécimen dont le pied, atténué à l’apex, a un renflement important et se rétrécit vers la base. © Guy Fortin

La sporée est jaune pâle. Les spores sont ellipsoïdes, lisses, hyalines (fig. 8). La formule dimensionnelle est la suivante :

(7,00) 8,02 – 9,29 (9,78) x (4,28) 4,69 – 5,45 (5,96) µm
Q = (1,48) 1,58 – 1,86 (2,03) ; N = 51
Me = 8,73 x 5,04 µm ; Qe = 1,74
Fig. 8: spores non bolétoïdes du Gyroporus cyanescens. Les spores qui apparaissent parfaitement lisses au microscope optique ont un aspect finement denticulé en microscopie électronique
Fig. 8. Spores non bolétoïdes du Gyroporus cyanescens. Les spores qui apparaissent parfaitement lisses au microscope optique ont un aspect finement denticulé en microscopie électronique. © Guy Fortin

Typiquement, les spores de type bolétoïde sont allongées, fusoïdes, avec une petite encoche juste au-dessus de la base, appelée dépression suprahilaire. Un exemple en est donné sur la Fig. 9 qui montre des spores d’Austroboletus gracilis.

Fig. 9: spores typiquement bolétoïdes d'Austroboletus gracilis Me = 15,31 x 6,34 µm ; Qe = 2,43; N = 32
Fig. 9. Spores typiquement bolétoïdes d’Austroboletus gracilis. © Guy Fortin
Me = 15,31 x 6,34 µm ; Qe = 2,43; N = 32

Les basides sont clavées (fig. 10 et 11). Le trop faible nombre de spécimens bien observés ne nous permet pas de dire quel est leur nombre de stérigmates, mais la littérature rapporte qu’il y en a de 2 à 4. La formule dimensionnelle mesurée correspond à ce qui est rapporté dans la littérature:

(14,71) 17,56 – 26,04 (31,33) x (4,87) 5,21 – 7,52 (10,33) µm
Q = (2,28) 2,84 – 4,83 (5,88) ; N = 21
Me = 22,30 x 6,39 µm ; Qe = 3,65

 

Fig. 10: baside clavée à 3 stérigmates visibles. Il s'agit du seul spécimen de baside avec des stérigmates que nous avons bien observé
Fig. 10. Baside clavée à 3 stérigmates visibles. Il s’agit du seul spécimen de baside avec des stérigmates que nous avons bien observé. © Guy Fortin
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Fig. 11. Hyménium. © Guy Fortin

Les boucles d’anastomoses sont présentes en grand nombre, à chaque septum des hyphes du basidiome selon Signer (1986) (fig. 12)

 

Fig. 12: boucle médaillon au septum d'une hyphe génératrice
Fig. 12. Boucle médaillon au septum d’une hyphe génératrice. © Guy Fortin

Les cystides hyméniales (pleurocystides et cheilocystides) sont aussi nombreuses, fusiformes et à paroi mince (Fig. 13 et 14).

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Fig. 13. Cystides hyméniales fusiformes à paroi mince. © Guy Fortin
Me = 38,64 x 9,68 µm ; Qe = 4,18; N = 16

 

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Fig. 14. Cystides hyméniales. © Guy Fortin

La trame du dissépiment mesure de 0,2 à 0,5 mm d’épaisseur et ressemble à une trame lamellaire d’amanite, elle est bilatérale divergente (Fig. 15 et 16). Ce type de trame est commun dans le genre Boletus. Seuls les Phylloporus et les Xerocomus n’ont pas cette trame bilatérale divergente, les Xerocomellus ont une trame intermédiaire entre les deux.

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Fig. 15. Trame du dissépiment bilatérale divergente. © Guy Fortin
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Fig. 16. Trame du dissépiment divergente. © Guy Fortin

La trame est formée en majorité d’hyphes génératrices modifiées: hyphes physaloïdes, septées, bouclées, d’environ 6 à 11 µm de diamètre (Fig. 17), et hyphes sécrétrices (Fig. 18 et 19) à paroi mince de 4 à 6 µm de diamètre.

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Fig. 17. Hyphes physaloïdes du dissépiment. © Guy Fortin
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Fig. 18. Hyphes sécrétrices du dissépiment. © Guy Fortin
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Fig, 19. Hyphe sécrétrice du dissépiment. © Guy Fortin

Certains champignons ont un pied creux, comportant une ou plusieurs cavités. Il semble que l’élargissement du pied pendant la croissance provoquerait un étirement horizontal de certains faisceaux d’hyphes entre lesquels se formeraient des poches d’air. Les hyphes exposées à l’air dégénéreraient laissant une cavité. Chez G. cyanescans, la paroi interne de ces cavités a un aspect pelucheux ou duveteux (Fig. 20).

Ce mécanisme pourrait être à l’origine de l’observation d’un grand nombre d’hyphes orientées horizontalement dans le contexte et le cortex du stipe de G. cyanescens. L’orientation de ces hyphes serait due au fait qu’elles ont été entraînées dans cette position par la croissance en largeur du pied.

Fig. 20 - G. cyanescens scalp revêtement interne
Fig. 20. Aspect pelucheux de la surface interne des cavités du stipe chez G. cyanescens. © Guy Fortin

La couche externe du revêtement du stipe est formée d’un ensemble d’hyphes génératrices emmêlées caractéristiques, orientées elles aussi verticalement et horizontalement (fig. 21).

Fig. 21 - G. cyanescens scalp revêtement externe
Fig. 21. Hyphes typiquement « emmêlées » du revêtement externe du stipe. © Guy Fortin
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Fig. 22. Situation particulière dans laquelle une hyphe génératrice donne naissance à deux hyphes. On voit deux septa et deux boucles d’anastomose dont une, à gauche, nous indique le sens de la croissance de l’hyphe (flèche verticale) et l’autre, à droite, laisse voir le dolipore (flèche diagonale). © Guy Fortin

En conclusion, le Gyroporus cyanescens n’est pas seulement beau et bon et spectaculaire, il est aussi passionnant à étudier (et pour le microscopiste amateur qui cherche des anses dangeardiennes, un paradis!).

Glossaire

  • Anses dangeardiennes : autre nom des boucles d’anastomose décrites initialement par le mycologue français Pierre Clément Augustin Dangeard (1862-1947).
  • Bolétoïde : à silhouette évoquant un bolet. Ressemblant à un bolet. Se dit des hyménophores rappelant ceux des bolets.
  • Dissépiment : paroi séparant les tubes des bolets et des polypores
  • Mycorhize : relation symbiotique entre un champignon filamenteux et les racines d’une plante.
  • Physaloïde : gonflé, turgescent. Se dit d’une structure, entre autres, d’une hyphe, qui est gonflée, distendue par une pression de turgescence interne. Comme les septa de ces hyphes ne se distendent pas, une série d’hyphes prend l’aspect d’un chapelet de saucisses.

Remerciement :

Merci à Roland Labbé pour sa lecture critique et ses conseils et à Jacqueline Labrecque pour la permission d’utiliser la photo montrée à la une.

Références :

Toutes les mesures ont été faites à l’aide du logiciel Piximètre, disponible gratuitement à l’adresse suivante : http://ach.log.free.fr/Piximetre/

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2 Responses

  1. Jacqueline Labrecque

    Quel beau travail de précision! Félicitations!

  2. Richard Charette

    Super instructif Merci

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